Je consomme pour gérer mes émotions

Lorsqu’on parle d’addiction, une question revient souvent : Pourquoi une personne continue-t-elle à consommer alors qu’elle connaît parfaitement les conséquences de sa consommation ?

La question paraît logique. Elle repose pourtant sur une hypothèse discutable : si nous savons qu’un comportement nous fait du mal, nous devrions être capables de l’arrêter.

Nos comportements ne fonctionnent pas toujours ainsi.

Dans certaines addictions, la consommation remplit une fonction très précise : modifier rapidement un état émotionnel devenu difficile à supporter.

L’alcool, le cannabis, la cocaïne ou certains comportements peuvent alors devenir de véritables stratégies de régulation émotionnelle.

Le problème n’est donc plus seulement : « Pourquoi est-ce que je consomme ? »

Mais : « Qu’est-ce que ma consommation me permet de ne plus ressentir, même temporairement ? »

Qu’est-ce que la régulation émotionnelle ?

James Gross définit la régulation émotionnelle comme l’ensemble des processus par lesquels nous influençons les émotions que nous ressentons, leur intensité, leur durée et la manière dont nous les exprimons.

Réguler une émotion ne signifie donc pas la supprimer.

Une émotion possède une fonction.

La peur nous informe d’une menace.

La colère peut signaler qu’une limite a été franchie.

La tristesse accompagne notamment certaines expériences de perte.

La honte concerne le regard que nous portons sur nous-mêmes et celui que nous imaginons chez les autres.

La difficulté apparaît lorsque nous ne disposons plus de suffisamment de stratégies pour traverser ces états internes.

Il devient alors tentant de chercher quelque chose qui fonctionne vite.

Et les substances psychoactives peuvent être particulièrement efficaces à court terme.

Quand consommer devient une stratégie émotionnelle

Imaginons une situation. Thomas a 38 ans. Il travaille beaucoup et décrit son quotidien comme « plutôt normal ».

Il boit presque tous les soirs. Deux ou trois verres généralement. Parfois davantage. Il ne se décrit pas comme dépendant.

Lorsqu’il rentre chez lui après une journée difficile, il ressent pourtant une tension importante : pensées professionnelles, irritabilité, sentiment de solitude et difficulté à « couper ».

Vers 19 heures, il ouvre une bouteille de vin. Après le premier verre, quelque chose change.

Les pensées ralentissent. La tension diminue. Il se sent enfin « posé ».

Thomas résume la situation ainsi : « C’est le seul moment où mon cerveau me fout la paix. »

Cette phrase change complètement notre compréhension de sa consommation.

Thomas ne recherche pas uniquement l’alcool. Il recherche l’état que l’alcool lui permet d’obtenir.

Gérer mes émotions : comprendre le cercle

Si nous réalisons une analyse fonctionnelle de la situation, nous pouvons observer :

Situation déclenchante : Journée difficile, retour seul à la maison.

Pensées : « Je n’en peux plus. » ; « J’ai besoin de décompresser. »

Émotions et sensations : Tension, anxiété, solitude, irritabilité.

Comportement : Thomas boit.

Conséquence immédiate : Soulagement.

Conséquences différées : Fatigue, sommeil perturbé, culpabilité, inquiétude concernant sa consommation.

Le lendemain, ces conséquences produisent elles-mêmes de nouvelles émotions désagréables.

Et le soir suivant, Thomas retrouve la stratégie dont il sait qu’elle fonctionne rapidement : l’alcool.

Pourquoi le cerveau apprend-il si vite ce mécanisme ?

Parce que le comportement est renforcé.

En psychologie comportementale, on parle notamment de renforcement négatif lorsqu’un comportement augmente parce qu’il permet de diminuer ou de supprimer quelque chose de désagréable.

Thomas ressent une tension. Il boit. La tension diminue.

Son cerveau apprend progressivement : tension → alcool → soulagement.

Plus cette association est répétée, plus elle peut devenir automatique.

La consommation n’est donc plus seulement associée au plaisir.

Elle devient une réponse privilégiée à certaines émotions.

« Il faut apprendre à gérer ses émotions » : oui, mais comment ?

Dire à quelqu’un qu’il doit « mieux gérer ses émotions » n’est pas très utile.

Il faut pouvoir décomposer le processus.

Reprenons le cas fictif de Thomas avec un protocole simple de travail thérapeutique.

Étape 1. Repérer ce qui se passe avant la consommation

Pendant une semaine, Thomas note les épisodes où l’envie de boire apparaît.

Pour chaque épisode :

Situation : que s’est-il passé ?

Pensée : qu’est-ce que je me suis dit ?

Émotion : qu’ai-je ressenti ?

Intensité : de 0 à 10.

Envie de consommer : de 0 à 10.

Comportement : qu’ai-je fait ?

Conséquence immédiate : qu’est-ce que cela m’a apporté ?

Conséquence différée : comment me suis-je senti quelques heures plus tard ou le lendemain ?

L’objectif n’est pas encore de modifier le comportement.

Il est d’abord de rendre visible ce qui était devenu automatique.

Étape 2. Identifier la fonction de la consommation

Après plusieurs observations, Thomas remarque quelque chose.

Son envie de boire n’est pas constante.

Elle augmente particulièrement lorsqu’il ressent :

  • de la tension ;
  • de la solitude ;
  • de la frustration ;
  • un sentiment d’échec.

Une question devient alors centrale : « Si je ne buvais pas ce soir, qu’est-ce que je serais obligé de ressentir ? »

Pour Thomas, la réponse est principalement : la tension et la solitude.

Nous ne travaillons donc plus uniquement sur l’alcool.

Nous travaillons sur sa capacité à traverser ces deux expériences.

Étape 3. Nommer précisément l’émotion

« Je vais mal » n’est pas une émotion. « Je suis stressé » reste parfois trop général.

Thomas apprend progressivement à distinguer :

  • anxiété ;
  • frustration ;
  • colère ;
  • honte ;
  • tristesse ;
  • solitude ;
  • fatigue.

Cette précision est importante. On ne répond pas de la même manière à la solitude qu’à la colère.

Nommer l’expérience permet déjà de créer une petite distance avec elle :

« Je ressens de l’anxiété » est différent de : « Je suis anxieux et il faut absolument que cela s’arrête. »

Étape 4. Apprendre à tolérer avant de chercher à supprimer

Thomas avait développé une règle implicite :

« Quand je me sens mal, il faut que cela cesse rapidement. »

Le travail consiste progressivement à introduire une autre possibilité :

« Je peux ressentir quelque chose de désagréable sans être obligé d’agir immédiatement dessus. »

Lorsque l’envie apparaît, Thomas expérimente un délai de dix minutes avant de décider s’il consomme.

Pendant ces dix minutes, il observe :

  • l’émotion ;
  • les sensations corporelles ;
  • l’intensité du craving ;
  • les pensées qui apparaissent.

Il découvre progressivement quelque chose d’important : une envie n’est pas un ordre.

Elle monte, évolue et peut parfois redescendre.

Étape 5. Élargir le répertoire de réponses

L’objectif n’est pas simplement de remplacer un verre de vin par une tisane.

Il faut répondre à la fonction identifiée.

Si Thomas boit pour diminuer sa tension, différentes stratégies peuvent être testées : activité physique, douche, respiration lente, musique, marche, changement d’environnement.

Mais si Thomas boit parce qu’il se sent seul, une technique de respiration ne répondra probablement pas au véritable problème.

Il faudra plutôt travailler autour :

  • du lien social ;
  • des relations ;
  • de l’isolement ;
  • de la capacité à solliciter les autres.

Une stratégie de régulation émotionnelle est pertinente lorsqu’elle répond au besoin qui se trouve derrière l’émotion.

Étape 6. Comparer le soulagement immédiat et le coût différé

Thomas réalise ensuite un exercice très simple. Pour chaque stratégie, il évalue.

L’alcool obtient par exemple : Soulagement immédiat : 9/10. Effet le lendemain : 3/10.

Une marche suivie d’un appel à un ami peut produire : Soulagement immédiat : 5/10. Effet le lendemain : 8/10.

Thomas découvre alors une distinction fondamentale : ce qui soulage le plus vite n’est pas toujours ce qui prend le mieux soin de nous.

Étape 7. Travailler ce qui se trouve derrière l’émotion

La régulation émotionnelle ne consiste pas à accumuler indéfiniment des techniques pour supporter sa vie.

À un moment, une autre question doit être posée : Pourquoi cette émotion revient-elle autant ?

Dans le cas de Thomas, la solitude devient progressivement le sujet central.

Son problème n’est plus seulement : « Comment ne pas boire lorsque je me sens seul ? »

mais : « Pourquoi ma vie contient-elle autant de solitude et qu’est-ce que je souhaite en faire ? »

Nous passons alors de la gestion du symptôme à une réflexion plus large sur les relations, les besoins, l’identité et le sens.

L’objectif n’est pas de ne plus ressentir

Une psychothérapie ne vise pas à devenir émotionnellement imperméable.

La régulation émotionnelle consiste davantage à développer suffisamment de flexibilité pour pouvoir ressentir une émotion sans qu’une seule réponse comportementale devienne obligatoire.

Avant : Anxiété → je consomme.

Après : Anxiété → je peux observer, attendre, demander du soutien, agir sur le problème, accepter temporairement l’inconfort… ou faire un autre choix.

Ce qui augmente progressivement n’est pas seulement le contrôle.

C’est la liberté comportementale.

Et si l’addiction était aussi une question de liberté ?

C’est probablement l’un des enjeux les plus intéressants du travail en addictologie.

Une personne peut parfaitement savoir qu’une consommation lui fait du mal et continuer malgré tout.

Non parce qu’elle manque nécessairement de volonté.

Mais parce qu’à cet instant précis, cette consommation représente parfois la stratégie la plus efficace qu’elle connaisse pour modifier son expérience intérieure.

Le travail thérapeutique consiste alors à comprendre cette fonction, développer d’autres possibilités et, parfois, travailler sur ce qui rend ces émotions si difficiles à traverser.

L’objectif n’est pas simplement : « Ne plus consommer. »

Il peut devenir : « Ne plus avoir besoin d’une seule réponse pour faire face à ce que je ressens. »

Et c’est peut-être là que commence une forme de liberté.

Références

  • Gross, J. J. (1998). The emerging field of emotion regulation: An integrative review. Review of General Psychology, 2(3), 271–299.
  • Gross, J. J. (2015). Emotion regulation: Current status and future prospects. Psychological Inquiry, 26(1), 1–26.
  • Koob, G. F., & Volkow, N. D. (2016). Neurobiology of addiction: A neurocircuitry analysis. The Lancet Psychiatry, 3(8), 760–773.
  • Marlatt, G. A., & Donovan, D. M. (2005). Relapse Prevention: Maintenance Strategies in the Treatment of Addictive Behaviors. Guilford Press.
  • Miller, W. R., & Rollnick, S. (2013). Motivational Interviewing: Helping People Change. Guilford Press.

Pourquoi est-ce que je me fais du mal ?

« Pourquoi est-ce que je me fais du mal ? »

Cette question apparaît souvent lorsque l’on prend conscience d’une contradiction.

Je sais que cela me fait souffrir, que cela me nuit et que je vais le regretter.

Et pourtant, je recommence.

Cette situation peut concerner de nombreux comportements :

  • consommer de l’alcool ou des drogues ;
  • retourner dans une relation toxique ;
  • jouer de l’argent ;
  • se mettre en danger ;
  • s’isoler ;
  • s’automutiler ;
  • repousser ce qui pourrait nous faire du bien.

Face à cette répétition, beaucoup concluent : « Je dois avoir un problème. »

Pourtant, la question mérite souvent d’être reformulée.

Et si je ne cherchais pas à me faire du mal ?

Cette idée peut sembler surprenante.

Mais dans la majorité des situations, les personnes ne cherchent pas consciemment à souffrir.

Elles cherchent plutôt à résoudre quelque chose.

Soulager une angoisse.

Faire taire une pensée.

Échapper à une émotion.

Se sentir vivant.

Ne plus ressentir la solitude.

Retrouver un sentiment de contrôle.

Le problème est que certaines solutions finissent par produire davantage de souffrance que ce qu’elles étaient censées soulager.

Derrière chaque symptôme se trouve une tentative de solution

Cette idée est centrale dans plusieurs approches contemporaines de la psychothérapie.

Lorsqu’une personne boit jusqu’à perdre le contrôle, la question n’est pas uniquement :

« Pourquoi boit-elle ? » Mais aussi : « Que lui apporte l’alcool ? »

Lorsqu’une personne retourne sans cesse vers des relations qui la font souffrir, il peut être utile de se demander :

« Que cherche-t-elle à retrouver ? »

Comprendre la fonction d’un comportement est souvent plus utile que le condamner.

Le psychiatre et psychanalyste Sigmund Freud parlait de « compulsion de répétition ».

Certaines expériences semblent se rejouer sous des formes différentes tout au long de la vie.

Nous pouvons répéter :

  • certains choix amoureux ;
  • certaines manières de nous traiter ;
  • certaines stratégies d’adaptation.

Comme si une partie de nous tentait, encore et encore, de résoudre une difficulté ancienne.

L’auto-sabotage existe-t-il vraiment ?

Le terme est très utilisé aujourd’hui. Pourtant, il est parfois trompeur.

Car il laisse entendre qu’une personne agit volontairement contre ses propres intérêts.

Dans la réalité, les comportements d’auto-sabotage sont souvent des tentatives maladroites de protection.

Ce qui apparaît destructeur aujourd’hui a parfois permis de survivre psychiquement hier.

Quand la souffrance devient familière

Une autre hypothèse mérite d’être explorée.

L’être humain ne recherche pas seulement le plaisir.

Il recherche aussi ce qui lui est familier.

Même lorsque cela le fait souffrir.

Certaines personnes ont grandi dans des environnements où :

  • l’amour était instable ;
  • les conflits étaient permanents ;
  • les besoins émotionnels étaient peu entendus.

À l’âge adulte, elles peuvent alors être attirées par des situations qui reproduisent inconsciemment cette familiarité.

Non parce qu’elles aiment souffrir.

Mais parce que cela leur paraît étrangement connu.

La question du sens

Le psychiatre Viktor Frankl rappelait que l’être humain ne cherche pas uniquement à éviter la souffrance.

Il cherche également à donner un sens à son existence.

Parfois, derrière la question : « Pourquoi est-ce que je me fais du mal ? »

se cache une autre interrogation : « Que suis-je en train d’essayer de résoudre ? »

ou encore : « Qu’est-ce qui me manque pour vivre autrement ? »

En conclusion

Lorsque vous avez le sentiment de vous faire du mal, il peut être tentant de vous juger sévèrement.

Pourtant, derrière la répétition d’un comportement se cache souvent une logique qui mérite d’être comprise.

La question n’est pas toujours : « Pourquoi est-ce que je me détruis ? »

Mais parfois : « Qu’est-ce que j’essaie de réparer avec les moyens dont je dispose aujourd’hui ? »

C’est souvent à partir de cette question que le changement devient possible.

Références

  • Freud, S. (1920). Au-delà du principe de plaisir.
  • Frankl, V. (1988). Découvrir un sens à sa vie.
  • Rogers, C. (1961). Le développement de la personne.
  • Miller, W. R., & Rollnick, S. (2013). L’entretien motivationnel.

J’ai honte de faire du chemsex : comprendre

« J’ai honte de faire du chemsex », cette phrase revient fréquemment chez les personnes concernées par le chemsex.

La honte apparaît parfois avant même la première consultation.

Certaines personnes craignent d’être jugées. D’autres ont peur que leur entourage découvre leur consommation ou certains comportements vécus sous produits.

Beaucoup ont le sentiment d’avoir franchi des limites qu’elles ne pensaient jamais franchir.

Pourtant, derrière cette honte se cache souvent une souffrance qui mérite d’être entendue.

Pourquoi le chemsex génère-t-il autant de honte ?

Le chemsex associe sexualité et consommation de substances psychoactives telles que le GHB/GBL, la 3-MMC, la méthamphétamine ou d’autres produits.

Cette pratique se situe à l’intersection de plusieurs domaines déjà fortement stigmatisés :

  • la sexualité ;
  • les drogues ;
  • la perte de contrôle ;
  • parfois certaines questions identitaires ou relationnelles.

La personne ne se sent alors plus seulement en difficulté avec un comportement.

Elle peut avoir l’impression que c’est toute son identité qui est remise en question.

La honte n’est pas la culpabilité

Cette distinction est essentielle.

La culpabilité dit : « J’ai fait quelque chose que je regrette. »

La honte dit : « Il y a quelque chose qui ne va pas chez moi. »

Lorsque la honte s’installe, le regard porté sur soi devient souvent très dur.

Certaines personnes se décrivent comme faibles, déviantes ou incapables de changer.

Pourtant, ces jugements empêchent rarement la consommation.

Ils contribuent souvent à l’entretenir.

Le cercle vicieux de la honte

De nombreuses personnes rapportent un scénario similaire :

  • une session de chemsex ;
  • une descente difficile ;
  • un sentiment de vide ;
  • des regrets ;
  • de la honte ;
  • puis l’envie de fuir ces émotions.

Le paradoxe est que le produit ou la sexualité peuvent alors redevenir un moyen de ne plus ressentir cette souffrance.

Le chemsex devient simultanément le problème et la tentative de solution.

Ce mécanisme est fréquemment décrit dans les travaux sur les addictions et la régulation émotionnelle.

« Je ne me reconnais plus »

C’est une phrase particulièrement fréquente.

Certaines personnes racontent avoir le sentiment de mener une double vie.

D’un côté, leur vie professionnelle, familiale ou sociale.

De l’autre, des pratiques qu’elles gardent secrètes.

Cette dissociation alimente souvent la souffrance psychique.

Mais elle soulève également une question importante :

Qui suis-je lorsque je retire les produits, les applications, les rencontres ou les stratégies qui m’ont permis de tenir jusqu’à présent ?

Au-delà du produit

Réduire le chemsex à une simple consommation serait insuffisant.

Pour certaines personnes, il peut représenter :

  • une recherche de connexion ;
  • une lutte contre la solitude ;
  • un sentiment d’appartenance ;
  • une façon d’apaiser l’anxiété ;
  • une tentative d’accéder à une sexualité vécue comme plus libre ;
  • une manière d’échapper temporairement à certaines difficultés.

Comprendre ce que le chemsex apporte est souvent aussi important que comprendre ce qu’il coûte.

Sortir de la honte

Le psychologue humaniste Carl Rogers écrivait :

« Le curieux paradoxe est que lorsque je m’accepte tel que je suis, alors je peux changer. »

Cette idée est souvent contre-intuitive.

Beaucoup pensent devoir se juger sévèrement pour évoluer.

Pourtant, l’expérience clinique montre que le changement durable apparaît plus facilement lorsque la personne peut regarder son histoire avec lucidité sans réduire son identité à ses comportements.

Faire du chemsex ne résume pas une personne.

C’est une expérience, parfois une stratégie d’adaptation, parfois une souffrance, mais jamais une identité.

En conclusion

Si vous vous surprenez à penser : « J’ai honte de faire du chemsex », sachez que cette émotion est fréquente.

La honte peut sembler protéger, mais elle conduit souvent à l’isolement et au silence.

Derrière elle se trouvent parfois des questions plus profondes concernant la solitude, le désir, l’identité ou le besoin de soulagement.

La rencontre thérapeutique offre alors un espace pour explorer ces questions sans jugement et retrouver progressivement une plus grande liberté de choix.

Références

  • Rogers, C. (1961). Le développement de la personne.
  • Bourne, A., et al. (2015). The Chemsex Study.
  • Miller, W. R., & Rollnick, S. (2013). L’entretien motivationnel.
  • Ehrenberg, A. (1998). La fatigue d’être soi.

Je m’ennuie et je consomme : quel lien entre l’ennui et l’addiction ?

Découvrez le lien entre ennui et addiction. Pourquoi l’ennui favorise-t-il certaines consommations ? Comment retrouver du désir sans dépendre d’un produit ou d’un comportement ?

« Quand je m’ennuie, j’ai envie de consommer »

Pour certaines personnes, l’envie apparaît lorsqu’elles sont stressées.

Pour d’autres, lorsqu’elles sont tristes.

Mais beaucoup décrivent une situation plus discrète :

« Dès que je n’ai rien à faire, j’ai envie de fumer. »

« Quand je suis seul, j’ai envie de boire. »

« Dès que je m’ennuie, je me retrouve sur les applications ou les réseaux sociaux. »

L’ennui est souvent considéré comme un inconfort mineur.

Pourtant, il occupe une place importante dans de nombreuses addictions.

L’ennui n’est pas seulement l’absence d’activité

Nous confondons souvent ennui et inactivité.

Pourtant, il est possible d’être très occupé et profondément ennuyé.

L’ennui correspond davantage à une difficulté à se sentir engagé, concerné ou stimulé par ce que l’on vit.

Le philosophe Blaise Pascal écrivait déjà :

« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. »

Derrière l’ennui se cache parfois une confrontation à soi-même.

Pourquoi l’ennui favorise-t-il la consommation ?

Les addictions ont souvent une fonction simple : elles remplissent un vide.

L’alcool, le cannabis, les jeux, les écrans ou la pornographie offrent immédiatement :

  • une stimulation ;
  • une distraction ;
  • une occupation ;
  • une sensation.

Ils évitent surtout une expérience parfois difficile : celle d’être seul avec soi-même.

Lorsque l’ennui apparaît, la consommation peut devenir une réponse automatique.

Le cerveau apprend progressivement : Ennui = consommation.

Quand l’ennui devient insupportable

Certaines personnes décrivent une difficulté croissante à supporter les temps morts.

Quelques minutes sans stimulation suffisent à créer :

  • de l’agitation ;
  • de l’impatience ;
  • une sensation de vide ;
  • une envie de consommer.

Dans une société où les sollicitations sont permanentes, l’ennui devient presque une expérience inhabituelle.

Or les addictions offrent précisément ce que notre cerveau recherche : une récompense rapide et immédiate.

L’ennui cache parfois une autre question

En consultation, l’ennui est rarement le véritable sujet.

Derrière lui se trouvent souvent :

  • une solitude ;
  • une perte de sens ;
  • une difficulté à savoir ce que l’on aime ;
  • une faible connaissance de soi ;
  • un sentiment de vide intérieur.

Le psychiatre Viktor Frankl décrivait ce phénomène sous le terme de « vide existentiel ».

La personne ne manque pas nécessairement d’activités.

Elle peine parfois à trouver quelque chose qui lui semble véritablement important.

Et si l’ennui n’était pas l’ennemi ?

Notre premier réflexe consiste souvent à vouloir le faire disparaître.

Pourtant, l’ennui peut avoir une fonction utile.

Il signale parfois qu’un besoin n’est pas satisfait.

Il nous oblige à nous poser certaines questions :

  • Qu’est-ce qui m’intéresse réellement ?
  • Qu’est-ce qui me procure du plaisir ?
  • Qu’est-ce qui donne du sens à mes journées ?
  • Que suis-je en train d’éviter ?

Ces questions sont souvent plus importantes que la consommation elle-même.

Retrouver du désir

Dans de nombreuses addictions, le problème n’est pas seulement la consommation.

C’est l’appauvrissement progressif des autres sources de satisfaction.

Lorsque tout devient moins intéressant que le produit ou le comportement, la vie perd peu à peu ses nuances.

Le travail thérapeutique consiste alors non seulement à réduire la consommation, mais également à retrouver du désir.

Désirer autre chose.

Investir autre chose.

Découvrir ce qui peut donner envie de se lever autrement que pour soulager un manque ou combler un vide.

En conclusion

L’ennui et l’addiction entretiennent souvent des liens étroits.

La consommation peut devenir une réponse rapide à un vide, à une absence de stimulation ou à une difficulté à être seul avec soi-même.

Mais derrière l’ennui se cache parfois une question plus profonde :

« Qu’est-ce qui me donne réellement envie de vivre ? »

L’accompagnement thérapeutique permet alors de dépasser la seule question de la consommation pour explorer celle du désir, de l’identité et du sens.

Références

  • Frankl, V. (1988). Découvrir un sens à sa vie.
  • Pascal, B. (1670). Pensées.
  • Ehrenberg, A. (1998). La fatigue d’être soi.
  • Elpidorou, A. (2018). The Bright Side of Boredom.

Addiction et identité : qui suis-je lorsque je ne consomme plus ?

Arrêter de consommer… et se sentir perdu

Lorsqu’on parle d’addiction, l’attention se porte souvent sur le produit ou le comportement :

  • alcool ;
  • cannabis ;
  • cocaïne ;
  • jeux d’argent ;
  • écrans ;
  • pornographie.

Pourtant, de nombreuses personnes décrivent une difficulté inattendue lorsqu’elles réduisent ou arrêtent leur consommation.

Elles ne souffrent pas seulement du manque.

Elles se demandent :

« Qui suis-je maintenant ? »

Cette question est particulièrement fréquente chez les personnes dont la consommation s’est installée pendant plusieurs années, parfois depuis l’adolescence.

L’addiction ne modifie pas seulement les habitudes

Une consommation répétée influence progressivement :

  • le quotidien ;
  • les relations ;
  • les loisirs ;
  • les émotions ;
  • la manière de faire face aux difficultés.

Avec le temps, certaines personnes ont l’impression que le produit ou le comportement est devenu une partie intégrante de leur identité.

Elles ne disent plus : « Je consomme du cannabis. »

Mais : « Je suis quelqu’un qui fume. »

Ou encore : « Je suis fêtard. » ; « Je suis un consommateur. »

Lorsque la consommation disparaît, c’est parfois toute cette représentation de soi qui vacille.

Addiction et identité : les béquilles psychiques

En psychologie, nous utilisons parfois l’image de la béquille.

Une béquille n’est pas inutile.

Elle aide à avancer lorsque quelque chose est blessé.

De la même manière, certaines consommations peuvent temporairement aider à :

  • supporter l’anxiété ;
  • atténuer une souffrance ;
  • calmer un sentiment de solitude ;
  • faire face à un traumatisme ;
  • trouver une place dans un groupe.

Le problème apparaît lorsque la béquille devient indispensable.

Car la question n’est alors plus seulement :

« Comment arrêter ? ». Mais :

« Comment vivre sans ce qui m’a permis de tenir pendant si longtemps ? »

Addiction et identité : l’adolescence

Cette question est particulièrement importante lorsque les consommations débutent tôt.

Selon les travaux d’Erik Erikson, l’adolescence constitue une période essentielle dans la construction de l’identité.

C’est à ce moment que chacun tente progressivement de répondre à des questions telles que :

  • Qui suis-je ?
  • Quelle place ai-je dans le monde ?
  • Quelles sont mes valeurs ?
  • Quel adulte ai-je envie de devenir ?

Lorsque le cannabis ou d’autres produits occupent une place centrale pendant cette période, ils peuvent parfois devenir intimement liés à cette construction identitaire.

Certaines personnes découvrent alors, à l’âge adulte, qu’elles n’ont jamais réellement appris à se connaître sans consommer.

Le vide après l’arrêt

De nombreuses personnes s’attendent à ressentir un soulagement lorsqu’elles arrêtent.

Or certaines décrivent plutôt :

  • un vide ;
  • de l’ennui ;
  • une perte de repères ;
  • un sentiment d’étrangeté envers elles-mêmes.

Cette expérience ne signifie pas que l’arrêt est une erreur.

Elle révèle souvent qu’un espace s’est libéré.

Un espace qui demande désormais à être investi autrement.

L’identité ne se réduit pas à l’addiction

L’une des difficultés majeures de l’accompagnement est d’aider la personne à distinguer son identité de son symptôme.

Une addiction raconte quelque chose.

Elle parle parfois de souffrance, de solitude, de recherche de plaisir, d’attachement ou de protection.

Mais elle ne résume jamais une personne.

Comme le rappelait le psychiatre Viktor Frankl, l’être humain conserve toujours une capacité à se définir autrement que par ce qu’il traverse.

La question devient alors :

« Qui suis-je au-delà de ce qui me faisait tenir ? »

La thérapie comme espace de redécouverte

L’objectif de la psychothérapie n’est pas seulement d’aider à arrêter une consommation.

Il s’agit aussi d’explorer ce qui apparaît lorsque celle-ci recule.

Les questions deviennent alors plus profondes :

  • Qu’est-ce qui me fait vibrer ?
  • Quelles sont mes valeurs ?
  • Quels liens ai-je envie de construire ?
  • Quelle vie ai-je envie de mener ?

L’arrêt d’une addiction représente parfois moins une fin qu’un début.

En conclusion

L’addiction ne concerne pas uniquement un produit ou un comportement.

Elle touche parfois à la manière dont nous nous définissons et dont nous avons appris à faire face au monde.

Lorsque la consommation diminue ou disparaît, une question essentielle peut émerger :

« Qui suis-je lorsque je ne consomme plus ? »

Cette question est souvent déstabilisante.

Elle est aussi, parfois, le point de départ d’une rencontre plus authentique avec soi-même.

Références

  • Erikson, E. H. (1968). Identity: Youth and Crisis.
  • Frankl, V. (1988). Découvrir un sens à sa vie.
  • McAdams, D. P. (2001). The Psychology of Life Stories.
  • Ehrenberg, A. (1998). La fatigue d’être soi.

Je fume du cannabis tous les jours : dois-je m’inquiéter ?

« Je fume du cannabis tous les jours »

Pour certaines personnes, cette phrase ne pose aucun problème.

Pour d’autres, elle s’accompagne d’un doute :

  • Est-ce que je suis dépendant ?
  • Est-ce que je peux encore arrêter quand je veux ?
  • Est-ce que ma consommation est devenue excessive ?
  • Pourquoi ai-je besoin de fumer tous les jours ?

Ces questions sont fréquentes et méritent d’être prises au sérieux, sans pour autant céder à la panique.

Fumer tous les jours signifie-t-il être dépendant ?

Pas nécessairement. La fréquence de consommation est un indicateur important, mais elle ne suffit pas à définir une dépendance.

La question essentielle est souvent : Quelle place le cannabis occupe-t-il dans votre vie ?

Certaines personnes consomment quotidiennement sans ressentir de perte de contrôle apparente.

D’autres constatent progressivement :

  • une difficulté à passer une journée sans fumer ;
  • des tentatives d’arrêt infructueuses ;
  • une augmentation des quantités ;
  • une consommation devenue automatique.

C’est souvent cette perte de liberté qui interroge davantage que le nombre de joints.

Pourquoi je fume tous les jours ?

Le cannabis ne sert pas uniquement à rechercher du plaisir.

Il peut également remplir différentes fonctions psychologiques :

  • réduire l’anxiété ;
  • favoriser l’endormissement ;
  • calmer les pensées envahissantes ;
  • diminuer le stress ;
  • lutter contre l’ennui ;
  • éviter certaines émotions douloureuses.

Dans ce contexte, le cannabis devient parfois une stratégie d’adaptation.

Le problème est qu’une solution efficace à court terme peut devenir source de difficultés à long terme.

Quand le cannabis devient une habitude

De nombreuses personnes décrivent un phénomène progressif.

Au départ : « Je fume de temps en temps. ». Puis : « Je fume le week-end. »

Puis : « Je fume le soir pour me détendre. »

Et finalement : « Je fume tous les jours. »

Cette évolution est souvent discrète.

Le cannabis s’intègre progressivement dans les routines quotidiennes jusqu’à devenir un réflexe.

Les conséquences psychologiques

Le cannabis n’a pas les mêmes effets chez tout le monde.

Cependant, certaines difficultés reviennent fréquemment :

  • baisse de motivation ;
  • difficultés de concentration ;
  • sentiment de brouillard mental ;
  • repli sur soi ;
  • anxiété ;
  • perte de confiance en soi ;
  • difficultés relationnelles.

Certaines personnes ont également le sentiment que leur vie s’organise progressivement autour de la consommation.

« Je peux arrêter quand je veux »

Cette phrase mérite parfois d’être mise à l’épreuve. Une question simple peut être utile :

Si vous décidiez aujourd’hui d’arrêter pendant un mois, à quel point cela vous semblerait-il facile ?

La réponse apporte souvent davantage d’informations que toutes les étiquettes.

La dépendance ne se mesure pas uniquement à la quantité consommée.

Elle se mesure aussi à la difficulté à s’en passer.

Le cannabis est-il le problème ?

Pas toujours. Dans certaines situations, la consommation est davantage un symptôme qu’une cause.

Derrière le cannabis peuvent se cacher :

  • une anxiété ancienne ;
  • une faible estime de soi ;
  • un mal-être diffus ;
  • des difficultés relationnelles ;
  • un sentiment de vide ;
  • une perte de repères.

La consommation tente alors de répondre à un besoin psychologique réel.

Comprendre ce besoin constitue souvent une étape essentielle du changement.

Retrouver sa liberté

L’objectif n’est pas nécessairement l’abstinence immédiate.

Certaines personnes souhaitent arrêter.

D’autres souhaitent réduire leur consommation.

D’autres encore veulent simplement comprendre leur relation au cannabis.

L’essentiel est souvent de retrouver une capacité de choix.

Car la question n’est pas seulement : « Combien de joints je fume ? »

Mais aussi : « Est-ce que je choisis encore de fumer ou est-ce devenu automatique ? »

En conclusion

Fumer du cannabis tous les jours ne signifie pas automatiquement être dépendant.

En revanche, cette habitude mérite parfois d’être interrogée.

Lorsque la consommation devient indispensable pour se détendre, dormir, gérer ses émotions ou traverser la journée, il peut être utile d’explorer ce qu’elle apporte réellement.

Derrière la question du cannabis se cache souvent une autre question :

De quoi cette consommation tente-t-elle de me protéger ?

Références

  • Beck, A. T., Wright, F. D., Newman, C. F., & Liese, B. S. (1993). Cognitive Therapy of Substance Abuse.
  • Miller, W. R., & Rollnick, S. (2013). L’entretien motivationnel.
  • Volkow, N. D. (2020). The neurobiology of cannabis use and dependence.

J’ai honte de boire : la culpabilité ne suffit pas à arrêter l’alcool

« J’ai honte de boire » C’est souvent une phrase murmurée en consultation.

Certaines personnes baissent les yeux en la prononçant. D’autres s’excusent presque d’être là.

Elles ont parfois tenté d’arrêter plusieurs fois, savent que leur consommation leur pose problème, connaissent les conséquences sur leur santé, leurs relations ou leur travail.

Pourtant, elles continuent à boire. Et chaque verre semble ajouter une couche supplémentaire de honte.

La honte est différente de la culpabilité

En psychologie, il est important de distinguer la culpabilité de la honte.

La culpabilité dit : « J’ai fait quelque chose de mal. »

La honte dit : « Je suis quelqu’un de mauvais. »

Cette nuance change tout.

La culpabilité peut favoriser le changement parce qu’elle concerne un comportement.

La honte, elle, touche directement l’identité.

Peu à peu, la personne ne pense plus : « J’ai un problème avec l’alcool. » mais : « Je suis un problème. »

Pourquoi la honte entretient parfois l’alcool

Cela peut sembler paradoxal.

On pourrait penser que plus une personne a honte de boire, plus elle aura envie d’arrêter.

La réalité est souvent inverse. La honte est une émotion extrêmement douloureuse.

Or, beaucoup de personnes consomment justement pour soulager des émotions difficiles.

Un cercle vicieux peut alors s’installer :

  • Je bois.
  • J’ai honte.
  • Je me sens mal.
  • Je bois pour ne plus ressentir cette honte.
  • J’ai encore plus honte.

Ce mécanisme est fréquemment observé dans les addictions.

L’alcool devient alors à la fois le problème et la tentative de solution.

« Si les autres savaient… »

La honte pousse souvent au secret.

Certaines personnes cachent les bouteilles.

D’autres minimisent leur consommation.

Certaines évitent même de consulter par peur du jugement.

Pourtant, derrière les consommations excessives, les professionnels rencontrent rarement des personnes faibles ou dépourvues de volonté.

Ils rencontrent plus souvent :

  • des personnes épuisées ;
  • des personnes anxieuses ;
  • des personnes blessées ;
  • des personnes seules ;
  • des personnes qui tentent de faire face avec les moyens dont elles disposent.

L’alcool n’est pas toujours le véritable problème

Cette idée peut surprendre. Bien sûr, l’alcool pose problème.

Mais il est parfois davantage un symptôme qu’une cause.

Derrière la consommation, il peut exister :

  • une anxiété chronique ;
  • une dépression ;
  • une faible estime de soi ;
  • un traumatisme ;
  • une solitude importante ;
  • un sentiment de vide ou de perte de sens.

L’alcool vient alors remplir une fonction psychologique.

Comprendre cette fonction est souvent une étape essentielle du changement.

Sortir de la honte

Le psychologue humaniste Carl Rogers écrivait :

« Le curieux paradoxe est que lorsque je m’accepte tel que je suis, alors je peux changer. »

Cette idée est contre-intuitive. Beaucoup de personnes pensent devoir se détester suffisamment pour arrêter.

Pourtant, l’expérience clinique montre souvent l’inverse.

Le changement durable apparaît davantage lorsque la personne parvient à regarder sa situation avec lucidité sans se réduire à celle-ci.

Boire n’est pas une identité. C’est un comportement. Et un comportement peut évoluer.

Une autre question que « Comment arrêter ? »

En consultation, une question revient souvent :

« Pourquoi ai-je besoin de boire ? »

Mais une autre mérite parfois d’être explorée :

« Qu’est-ce que l’alcool m’aide à ne pas ressentir ? »

Cette question ouvre souvent un travail plus profond.

Car derrière la consommation se cachent parfois des émotions, des blessures ou des besoins qui demandent à être entendus.

En conclusion

Si vous vous surprenez à penser : « J’ai honte de boire », sachez que vous n’êtes pas seul.

La honte est fréquente dans les addictions.

Mais elle n’est pas un moteur de changement très efficace.

Comprendre ce que l’alcool représente dans votre vie, identifier les difficultés qu’il tente de soulager et retrouver une relation plus apaisée avec vous-même sont souvent des étapes plus utiles que l’autocritique.

Le changement commence parfois par la compréhension.

Références

  • Rogers, C. (1961). Le développement de la personne.
  • Nathanson, D. (1992). Shame and Pride.
  • Ehrenberg, A. (1998). La fatigue d’être soi.
  • Miller, W. R., & Rollnick, S. (2013). L’entretien motivationnel.

J’ai tout perdu à cause du jeu : comment en suis-je arrivé là ?

« J’ai tout perdu à cause du jeu »

Argent. Confiance. Relations. Temps… Lorsqu’une personne prononce cette phrase, elle ne parle généralement pas uniquement d’argent.

Elle parle aussi des mensonges, des promesses non tenues, des nuits passées à tenter de se refaire, des proches qui ne comprennent plus et parfois de la honte qui finit par envahir le quotidien.

Pourtant, une question revient souvent : Comment ai-je pu en arriver là ?

La réponse ne se trouve pas dans un manque de volonté.

Elle se trouve dans les mécanismes psychologiques particulièrement puissants qui caractérisent les jeux d’argent et de hasard.

Au début, il ne s’agissait pas de tout perdre

La plupart des joueurs ne commencent pas en cherchant à se détruire.

Au départ, le jeu représente souvent :

  • un loisir ;
  • une distraction ;
  • une montée d’adrénaline ;
  • un moment de partage ;
  • l’espoir d’un gain.

Puis, progressivement, quelque chose change.

Le jeu ne sert plus seulement à gagner. Il sert aussi à oublier.

Oublier une difficulté financière, une rupture, un sentiment de solitude, un mal-être ou simplement l’ennui.

Le jeu devient alors une solution psychologique avant de devenir un problème.

« Je vais me refaire »

L’une des croyances les plus fréquentes chez les joueurs en difficulté est l’idée qu’il est possible de récupérer ce qui a été perdu.

Après plusieurs pertes, une pensée apparaît : « Si je rejoue encore un peu, je vais récupérer mon argent. »

Cette croyance semble logique. Pourtant, elle est souvent au cœur du piège.

Le joueur ne joue plus pour gagner. Il joue pour effacer ses pertes.

Et chaque nouvelle perte augmente paradoxalement l’envie de continuer.

Pourquoi continue-t-on à jouer alors que l’on perd ?

Le psychologue B. F. Skinner a montré que les comportements récompensés de manière imprévisible sont particulièrement difficiles à abandonner.

C’est ce que l’on appelle le renforcement intermittent.

Contrairement à une récompense garantie, le gain dans les jeux d’argent est aléatoire.

Et c’est précisément cette incertitude qui rend le comportement si résistant.

Le cerveau reste mobilisé par une idée : « Peut-être que la prochaine fois sera la bonne. »

Le hasard n’a pas de mémoire

Un autre mécanisme fréquent est ce que les chercheurs nomment le biais du joueur.

Après de nombreuses pertes, beaucoup de personnes pensent que le gain devient plus probable.

Par exemple : « Cela fait des semaines que je perds, ça va forcément finir par tomber. »

Pourtant, chaque tirage est indépendant.

La roulette ne sait pas que vous avez perdu hier.

La machine à sous ne cherche pas à compenser vos pertes.

Le hasard n’a aucune mémoire.

Mais notre cerveau, lui, cherche constamment des explications et des régularités.

Le piège du « presque gagné »

Les recherches de Mark Griffiths montrent que les situations de « presque victoire » sont particulièrement puissantes.

Vous perdez. Mais vous perdez de peu.

Le cerveau ne traite pas toujours cela comme un échec complet.

Il se dit : « J’étais tout près. »

Cette sensation entretient l’espoir et renforce l’envie de rejouer.

La chance au prochain tirage

Dans son ouvrage La chance au prochain tirage, Emmanuel de Unzaga décrit comment le joueur reste souvent prisonnier d’une promesse.

La promesse que le prochain tirage pourrait réparer ce qui a été perdu.

Cette réparation ne concerne pas uniquement l’argent.

Elle concerne parfois :

  • l’estime de soi ;
  • le sentiment d’échec ;
  • les regrets ;
  • les erreurs passées ;
  • le besoin de reprendre le contrôle.

Le gain attendu devient alors porteur d’une signification bien plus importante que sa simple valeur financière.

Quand le jeu devient une façon d’espérer

C’est peut-être l’aspect le plus douloureux de cette addiction.

Le jeu ne nourrit pas seulement l’excitation.

Il nourrit aussi l’espoir.

Chaque pari contient une promesse implicite :

« Ma situation pourrait changer. »

Le problème est que cet espoir finit par être confié au hasard plutôt qu’à ses propres actions.

Et plus les pertes augmentent, plus le besoin d’espérer devient parfois intense.

Peut-on se reconstruire après avoir tout perdu ?

Oui.

Mais la reconstruction ne consiste pas uniquement à arrêter de jouer.

Elle implique souvent :

  • comprendre les mécanismes psychologiques qui entretiennent le jeu ;
  • apprendre à gérer autrement ses émotions ;
  • retrouver des sources de plaisir non liées au hasard ;
  • reconstruire des liens de confiance ;
  • redonner une direction à sa vie.

Comme l’a montré Viktor Frankl, l’être humain a besoin de sens autant que de plaisir.

Sortir du jeu consiste souvent à retrouver des raisons d’avancer qui ne dépendent plus du prochain tirage.

En conclusion

Si vous vous dites aujourd’hui :

« J’ai tout perdu à cause du jeu »

sachez que cette phrase ne raconte pas seulement une perte financière.

Elle raconte aussi une souffrance, un espoir déçu et parfois un profond sentiment d’impuissance.

Comprendre comment le jeu a progressivement pris cette place est souvent la première étape pour reprendre le contrôle.

Car derrière la question :

« Comment récupérer ce que j’ai perdu ? »

se cache parfois une question plus importante :

« Comment reconstruire ce qui compte vraiment pour moi ? »

Références

  • De Unzaga, E. La chance au prochain tirage.
  • Griffiths, M. (1995). Adolescent Gambling.
  • Skinner, B. F. (1953). Science and Human Behavior.
  • Frankl, V. (1988). Découvrir un sens à sa vie.
  • Ladouceur, R. (2004). Le jeu excessif : comprendre et traiter.

Je n’ai plus de motivation : quand plus rien ne fait envie

« Je n’ai plus de motivation »

Cette phrase est devenue l’une des plus fréquentes dans les cabinets de psychologie.

Elle peut prendre différentes formes :

  • « Je n’ai envie de rien. »
  • « Je me force à faire les choses. »
  • « Tout me paraît fade. »
  • « Je n’arrive plus à me projeter. »

Souvent, la personne pense souffrir d’un manque de volonté.

Pourtant, derrière cette perte de motivation se cache parfois une autre réalité : la disparition progressive du désir.

Quand le soulagement remplace le plaisir

Dans de nombreuses addictions, le problème n’est pas uniquement la consommation.

Le problème est ce qu’elle finit par remplacer.

Au départ, l’alcool, le cannabis, la cocaïne, les écrans, les jeux vidéo ou les applications de rencontre procurent du plaisir.

Puis, progressivement, ils remplissent d’autres fonctions :

  • calmer l’anxiété ;
  • réduire la solitude ;
  • atténuer la tristesse ;
  • oublier certaines difficultés ;
  • supporter le quotidien.

La recherche du plaisir laisse alors place à la recherche du soulagement.

Cette évolution est largement décrite dans les travaux de neurosciences de l’addiction, notamment par Nora Volkow et George Koob.

Le produit ou le comportement n’est plus recherché pour se sentir bien.

Il est recherché pour se sentir moins mal.

Je n’ai plus de motivation ou plus rien ne fait envie ?

L’une des conséquences les plus méconnues de l’addiction est l’appauvrissement progressif des sources de satisfaction.

Le cerveau s’habitue à des récompenses rapides, intenses et prévisibles.

À côté, les satisfactions ordinaires deviennent moins stimulantes :

  • lire ;
  • rencontrer des amis ;
  • faire du sport ;
  • développer un projet ;
  • construire une relation.

Certaines personnes décrivent alors un sentiment étrange :

« Je sais ce qui me ferait du bien, mais je n’ai plus envie de le faire. »

Cette situation génère souvent de la culpabilité.

Pourtant, il ne s’agit pas nécessairement d’un manque de volonté.

Il s’agit parfois d’un système de motivation qui s’est progressivement réorganisé autour d’une seule source de soulagement.

Le piège de notre époque

Le sociologue et philosophe Alain Ehrenberg décrit notre époque comme celle de « la fatigue d’être soi ».

Nous sommes encouragés à être performants, épanouis, autonomes et heureux.

Lorsque nous n’y parvenons pas, nous avons tendance à conclure : « Je suis le problème. »

Mais la perte de motivation n’est pas toujours un défaut personnel.

Elle peut être le signal d’un épuisement, d’une souffrance psychique ou d’un mode de fonctionnement devenu trop centré sur le soulagement immédiat.

Et si le problème n’était pas la motivation ?

Une autre hypothèse mérite d’être explorée.

Et si vous n’aviez pas perdu votre motivation ?

Et si vous aviez perdu de vue ce qui donne du sens à vos efforts ?

Le psychiatre Viktor Frankl observait que l’être humain a besoin d’un sentiment de direction autant que de plaisir.

Lorsque la question du sens disparaît, la motivation finit souvent par s’effondrer à son tour.

Certaines addictions peuvent alors devenir une tentative de remplir ce vide.

Non pas parce que la personne manque de volonté.

Mais parce qu’elle ne sait plus vers quoi orienter son énergie.

Retrouver le désir

En consultation, la question n’est pas toujours : « Comment retrouver la motivation ? »

Mais parfois :

« Qu’est-ce qui me fait encore vibrer ? »

« Qu’est-ce qui compte réellement pour moi ? »

« Qui suis-je lorsque je ne consomme pas ? »

Ces questions peuvent sembler simples.

Elles sont pourtant au cœur du changement.

Car sortir d’une addiction ne consiste pas uniquement à retirer un produit ou un comportement.

Il s’agit aussi de reconstruire une vie suffisamment riche pour ne plus avoir besoin de s’y réfugier.

En conclusion

Lorsque plus rien ne vous fait envie sauf ce qui vous soulage, le problème n’est pas forcément un manque de motivation.

Il peut s’agir d’une conséquence de l’addiction, d’un épuisement psychologique ou d’une perte de sens.

La question n’est alors plus seulement : « Comment retrouver ma motivation ? »

Mais peut-être : « Vers quoi ai-je envie d’orienter ma vie ? »

C’est souvent à cet endroit que commence le véritable changement.

Références

  • Ehrenberg, A. (1998). La fatigue d’être soi.
  • Frankl, V. (1988). Découvrir un sens à sa vie.
  • Koob, G. F., & Volkow, N. D. (2016). Neurobiology of addiction.
  • Miller, W. R., & Rollnick, S. (2013). L’entretien motivationnel.

Selon mes proches, je bois beaucoup : dois-je m’inquiéter ?

« Mes proches me disent que je bois beaucoup, mais moi je ne trouve pas »

Il est fréquent que la première alerte concernant l’alcool ne vienne pas de soi-même, mais de son entourage.

Un conjoint, un ami, un parent ou un collègue peut faire remarquer que la consommation d’alcool semble prendre une place importante. Cette remarque est souvent difficile à entendre. Elle peut être vécue comme un jugement, une intrusion ou une exagération.

Pourtant, lorsque plusieurs personnes expriment la même inquiétude, il peut être utile de s’interroger.

Pourquoi est-il si difficile d’évaluer sa propre consommation ?

L’alcool occupe une place particulière dans notre société. Il accompagne les repas, les fêtes, les moments de détente ou les périodes de stress.

Avec le temps, certaines habitudes peuvent s’installer progressivement :

  • un verre pour se détendre le soir ;
  • plusieurs apéritifs chaque week-end ;
  • une consommation plus importante lors des périodes difficiles ;
  • une augmentation progressive des quantités sans réellement s’en rendre compte.

Ce phénomène s’apparente à de la normalisation. Ce qui paraissait exceptionnel devient peu à peu habituel.

Boire beaucoup signifie-t-il être alcoolique ?

Non. La consommation d’alcool ne se résume pas à une opposition entre « alcoolique » et « non alcoolique ».

La question la plus pertinente est souvent : Quelle place l’alcool occupe-t-il dans votre vie ?

Plusieurs signes peuvent inviter à la réflexion :

  • vous avez du mal à vous passer d’alcool dans certaines situations ;
  • vous buvez davantage que prévu ;
  • vous culpabilisez après certaines consommations ;
  • vos proches expriment régulièrement leur inquiétude ;
  • vous utilisez l’alcool pour gérer le stress, la solitude ou les émotions difficiles ;
  • vous avez déjà essayé de réduire sans y parvenir durablement.

Quand les proches deviennent un miroir

L’entourage n’a pas toujours raison. Certaines remarques peuvent être excessives ou influencées par des expériences personnelles.

Cependant, lorsque plusieurs personnes de confiance soulignent une même difficulté, leur regard peut constituer un signal d’alerte précieux.

Les proches observent souvent des changements que la personne concernée peine à percevoir :

  • irritabilité ;
  • fatigue ;
  • isolement ;
  • difficultés relationnelles ;
  • augmentation progressive des quantités consommées.

Leur inquiétude n’est pas nécessairement une accusation. Elle peut traduire une préoccupation sincère.

Une question simple à se poser

Plutôt que de chercher immédiatement à savoir si vous êtes dépendant, posez-vous cette question :

« Si je décidais aujourd’hui de réduire ma consommation pendant plusieurs semaines, à quel point cela me semblerait-il facile ? »

La réponse apporte souvent davantage d’informations que les étiquettes ou les diagnostics.

Consulter ne signifie pas arrêter définitivement

De nombreuses personnes hésitent à consulter parce qu’elles craignent d’être jugées ou contraintes à l’abstinence.

En réalité, une consultation permet avant tout de faire le point.

L’objectif peut être :

  • comprendre sa consommation ;
  • réduire les risques ;
  • retrouver une plus grande liberté ;
  • diminuer les quantités ;
  • ou envisager un arrêt lorsque cela paraît nécessaire.

Chaque situation est unique et mérite d’être abordée sans jugement.

En conclusion

Si vos proches vous disent régulièrement que vous buvez beaucoup, il n’est pas forcément nécessaire de paniquer. En revanche, il peut être utile de prendre leur inquiétude au sérieux.

Parfois, une simple discussion avec un professionnel permet de mieux comprendre ce qui se joue derrière la consommation et d’éviter que les difficultés ne s’installent durablement.

Sarah Maazouz
Psychologue en addictologie à Nice
Consultations en cabinet et en téléconsultation