Lorsqu’on parle d’addiction, une question revient souvent : Pourquoi une personne continue-t-elle à consommer alors qu’elle connaît parfaitement les conséquences de sa consommation ?
La question paraît logique. Elle repose pourtant sur une hypothèse discutable : si nous savons qu’un comportement nous fait du mal, nous devrions être capables de l’arrêter.
Nos comportements ne fonctionnent pas toujours ainsi.
Dans certaines addictions, la consommation remplit une fonction très précise : modifier rapidement un état émotionnel devenu difficile à supporter.
L’alcool, le cannabis, la cocaïne ou certains comportements peuvent alors devenir de véritables stratégies de régulation émotionnelle.
Le problème n’est donc plus seulement : « Pourquoi est-ce que je consomme ? »
Mais : « Qu’est-ce que ma consommation me permet de ne plus ressentir, même temporairement ? »
Qu’est-ce que la régulation émotionnelle ?
James Gross définit la régulation émotionnelle comme l’ensemble des processus par lesquels nous influençons les émotions que nous ressentons, leur intensité, leur durée et la manière dont nous les exprimons.
Réguler une émotion ne signifie donc pas la supprimer.
Une émotion possède une fonction.
La peur nous informe d’une menace.
La colère peut signaler qu’une limite a été franchie.
La tristesse accompagne notamment certaines expériences de perte.
La honte concerne le regard que nous portons sur nous-mêmes et celui que nous imaginons chez les autres.
La difficulté apparaît lorsque nous ne disposons plus de suffisamment de stratégies pour traverser ces états internes.
Il devient alors tentant de chercher quelque chose qui fonctionne vite.
Et les substances psychoactives peuvent être particulièrement efficaces à court terme.
Quand consommer devient une stratégie émotionnelle
Imaginons une situation. Thomas a 38 ans. Il travaille beaucoup et décrit son quotidien comme « plutôt normal ».
Il boit presque tous les soirs. Deux ou trois verres généralement. Parfois davantage. Il ne se décrit pas comme dépendant.
Lorsqu’il rentre chez lui après une journée difficile, il ressent pourtant une tension importante : pensées professionnelles, irritabilité, sentiment de solitude et difficulté à « couper ».
Vers 19 heures, il ouvre une bouteille de vin. Après le premier verre, quelque chose change.
Les pensées ralentissent. La tension diminue. Il se sent enfin « posé ».
Thomas résume la situation ainsi : « C’est le seul moment où mon cerveau me fout la paix. »
Cette phrase change complètement notre compréhension de sa consommation.
Thomas ne recherche pas uniquement l’alcool. Il recherche l’état que l’alcool lui permet d’obtenir.
Gérer mes émotions : comprendre le cercle
Si nous réalisons une analyse fonctionnelle de la situation, nous pouvons observer :
Situation déclenchante : Journée difficile, retour seul à la maison.
Pensées : « Je n’en peux plus. » ; « J’ai besoin de décompresser. »
Émotions et sensations : Tension, anxiété, solitude, irritabilité.
Comportement : Thomas boit.
Conséquence immédiate : Soulagement.
Conséquences différées : Fatigue, sommeil perturbé, culpabilité, inquiétude concernant sa consommation.
Le lendemain, ces conséquences produisent elles-mêmes de nouvelles émotions désagréables.
Et le soir suivant, Thomas retrouve la stratégie dont il sait qu’elle fonctionne rapidement : l’alcool.
Pourquoi le cerveau apprend-il si vite ce mécanisme ?
Parce que le comportement est renforcé.
En psychologie comportementale, on parle notamment de renforcement négatif lorsqu’un comportement augmente parce qu’il permet de diminuer ou de supprimer quelque chose de désagréable.
Thomas ressent une tension. Il boit. La tension diminue.
Son cerveau apprend progressivement : tension → alcool → soulagement.
Plus cette association est répétée, plus elle peut devenir automatique.
La consommation n’est donc plus seulement associée au plaisir.
Elle devient une réponse privilégiée à certaines émotions.
« Il faut apprendre à gérer ses émotions » : oui, mais comment ?
Dire à quelqu’un qu’il doit « mieux gérer ses émotions » n’est pas très utile.
Il faut pouvoir décomposer le processus.
Reprenons le cas fictif de Thomas avec un protocole simple de travail thérapeutique.
Étape 1. Repérer ce qui se passe avant la consommation
Pendant une semaine, Thomas note les épisodes où l’envie de boire apparaît.
Pour chaque épisode :
Situation : que s’est-il passé ?
Pensée : qu’est-ce que je me suis dit ?
Émotion : qu’ai-je ressenti ?
Intensité : de 0 à 10.
Envie de consommer : de 0 à 10.
Comportement : qu’ai-je fait ?
Conséquence immédiate : qu’est-ce que cela m’a apporté ?
Conséquence différée : comment me suis-je senti quelques heures plus tard ou le lendemain ?
L’objectif n’est pas encore de modifier le comportement.
Il est d’abord de rendre visible ce qui était devenu automatique.
Étape 2. Identifier la fonction de la consommation
Après plusieurs observations, Thomas remarque quelque chose.
Son envie de boire n’est pas constante.
Elle augmente particulièrement lorsqu’il ressent :
- de la tension ;
- de la solitude ;
- de la frustration ;
- un sentiment d’échec.
Une question devient alors centrale : « Si je ne buvais pas ce soir, qu’est-ce que je serais obligé de ressentir ? »
Pour Thomas, la réponse est principalement : la tension et la solitude.
Nous ne travaillons donc plus uniquement sur l’alcool.
Nous travaillons sur sa capacité à traverser ces deux expériences.
Étape 3. Nommer précisément l’émotion
« Je vais mal » n’est pas une émotion. « Je suis stressé » reste parfois trop général.
Thomas apprend progressivement à distinguer :
- anxiété ;
- frustration ;
- colère ;
- honte ;
- tristesse ;
- solitude ;
- fatigue.
Cette précision est importante. On ne répond pas de la même manière à la solitude qu’à la colère.
Nommer l’expérience permet déjà de créer une petite distance avec elle :
« Je ressens de l’anxiété » est différent de : « Je suis anxieux et il faut absolument que cela s’arrête. »
Étape 4. Apprendre à tolérer avant de chercher à supprimer
Thomas avait développé une règle implicite :
« Quand je me sens mal, il faut que cela cesse rapidement. »
Le travail consiste progressivement à introduire une autre possibilité :
« Je peux ressentir quelque chose de désagréable sans être obligé d’agir immédiatement dessus. »
Lorsque l’envie apparaît, Thomas expérimente un délai de dix minutes avant de décider s’il consomme.
Pendant ces dix minutes, il observe :
- l’émotion ;
- les sensations corporelles ;
- l’intensité du craving ;
- les pensées qui apparaissent.
Il découvre progressivement quelque chose d’important : une envie n’est pas un ordre.
Elle monte, évolue et peut parfois redescendre.
Étape 5. Élargir le répertoire de réponses
L’objectif n’est pas simplement de remplacer un verre de vin par une tisane.
Il faut répondre à la fonction identifiée.
Si Thomas boit pour diminuer sa tension, différentes stratégies peuvent être testées : activité physique, douche, respiration lente, musique, marche, changement d’environnement.
Mais si Thomas boit parce qu’il se sent seul, une technique de respiration ne répondra probablement pas au véritable problème.
Il faudra plutôt travailler autour :
- du lien social ;
- des relations ;
- de l’isolement ;
- de la capacité à solliciter les autres.
Une stratégie de régulation émotionnelle est pertinente lorsqu’elle répond au besoin qui se trouve derrière l’émotion.
Étape 6. Comparer le soulagement immédiat et le coût différé
Thomas réalise ensuite un exercice très simple. Pour chaque stratégie, il évalue.
L’alcool obtient par exemple : Soulagement immédiat : 9/10. Effet le lendemain : 3/10.
Une marche suivie d’un appel à un ami peut produire : Soulagement immédiat : 5/10. Effet le lendemain : 8/10.
Thomas découvre alors une distinction fondamentale : ce qui soulage le plus vite n’est pas toujours ce qui prend le mieux soin de nous.
Étape 7. Travailler ce qui se trouve derrière l’émotion
La régulation émotionnelle ne consiste pas à accumuler indéfiniment des techniques pour supporter sa vie.
À un moment, une autre question doit être posée : Pourquoi cette émotion revient-elle autant ?
Dans le cas de Thomas, la solitude devient progressivement le sujet central.
Son problème n’est plus seulement : « Comment ne pas boire lorsque je me sens seul ? »
mais : « Pourquoi ma vie contient-elle autant de solitude et qu’est-ce que je souhaite en faire ? »
Nous passons alors de la gestion du symptôme à une réflexion plus large sur les relations, les besoins, l’identité et le sens.
L’objectif n’est pas de ne plus ressentir
Une psychothérapie ne vise pas à devenir émotionnellement imperméable.
La régulation émotionnelle consiste davantage à développer suffisamment de flexibilité pour pouvoir ressentir une émotion sans qu’une seule réponse comportementale devienne obligatoire.
Avant : Anxiété → je consomme.
Après : Anxiété → je peux observer, attendre, demander du soutien, agir sur le problème, accepter temporairement l’inconfort… ou faire un autre choix.
Ce qui augmente progressivement n’est pas seulement le contrôle.
C’est la liberté comportementale.
Et si l’addiction était aussi une question de liberté ?
C’est probablement l’un des enjeux les plus intéressants du travail en addictologie.
Une personne peut parfaitement savoir qu’une consommation lui fait du mal et continuer malgré tout.
Non parce qu’elle manque nécessairement de volonté.
Mais parce qu’à cet instant précis, cette consommation représente parfois la stratégie la plus efficace qu’elle connaisse pour modifier son expérience intérieure.
Le travail thérapeutique consiste alors à comprendre cette fonction, développer d’autres possibilités et, parfois, travailler sur ce qui rend ces émotions si difficiles à traverser.
L’objectif n’est pas simplement : « Ne plus consommer. »
Il peut devenir : « Ne plus avoir besoin d’une seule réponse pour faire face à ce que je ressens. »
Et c’est peut-être là que commence une forme de liberté.
Références
- Gross, J. J. (1998). The emerging field of emotion regulation: An integrative review. Review of General Psychology, 2(3), 271–299.
- Gross, J. J. (2015). Emotion regulation: Current status and future prospects. Psychological Inquiry, 26(1), 1–26.
- Koob, G. F., & Volkow, N. D. (2016). Neurobiology of addiction: A neurocircuitry analysis. The Lancet Psychiatry, 3(8), 760–773.
- Marlatt, G. A., & Donovan, D. M. (2005). Relapse Prevention: Maintenance Strategies in the Treatment of Addictive Behaviors. Guilford Press.
- Miller, W. R., & Rollnick, S. (2013). Motivational Interviewing: Helping People Change. Guilford Press.