J’ai honte de boire : la culpabilité ne suffit pas à arrêter l’alcool

« J’ai honte de boire » C’est souvent une phrase murmurée en consultation.

Certaines personnes baissent les yeux en la prononçant. D’autres s’excusent presque d’être là.

Elles ont parfois tenté d’arrêter plusieurs fois, savent que leur consommation leur pose problème, connaissent les conséquences sur leur santé, leurs relations ou leur travail.

Pourtant, elles continuent à boire. Et chaque verre semble ajouter une couche supplémentaire de honte.

La honte est différente de la culpabilité

En psychologie, il est important de distinguer la culpabilité de la honte.

La culpabilité dit : « J’ai fait quelque chose de mal. »

La honte dit : « Je suis quelqu’un de mauvais. »

Cette nuance change tout.

La culpabilité peut favoriser le changement parce qu’elle concerne un comportement.

La honte, elle, touche directement l’identité.

Peu à peu, la personne ne pense plus : « J’ai un problème avec l’alcool. » mais : « Je suis un problème. »

Pourquoi la honte entretient parfois l’alcool

Cela peut sembler paradoxal.

On pourrait penser que plus une personne a honte de boire, plus elle aura envie d’arrêter.

La réalité est souvent inverse. La honte est une émotion extrêmement douloureuse.

Or, beaucoup de personnes consomment justement pour soulager des émotions difficiles.

Un cercle vicieux peut alors s’installer :

  • Je bois.
  • J’ai honte.
  • Je me sens mal.
  • Je bois pour ne plus ressentir cette honte.
  • J’ai encore plus honte.

Ce mécanisme est fréquemment observé dans les addictions.

L’alcool devient alors à la fois le problème et la tentative de solution.

« Si les autres savaient… »

La honte pousse souvent au secret.

Certaines personnes cachent les bouteilles.

D’autres minimisent leur consommation.

Certaines évitent même de consulter par peur du jugement.

Pourtant, derrière les consommations excessives, les professionnels rencontrent rarement des personnes faibles ou dépourvues de volonté.

Ils rencontrent plus souvent :

  • des personnes épuisées ;
  • des personnes anxieuses ;
  • des personnes blessées ;
  • des personnes seules ;
  • des personnes qui tentent de faire face avec les moyens dont elles disposent.

L’alcool n’est pas toujours le véritable problème

Cette idée peut surprendre. Bien sûr, l’alcool pose problème.

Mais il est parfois davantage un symptôme qu’une cause.

Derrière la consommation, il peut exister :

  • une anxiété chronique ;
  • une dépression ;
  • une faible estime de soi ;
  • un traumatisme ;
  • une solitude importante ;
  • un sentiment de vide ou de perte de sens.

L’alcool vient alors remplir une fonction psychologique.

Comprendre cette fonction est souvent une étape essentielle du changement.

Sortir de la honte

Le psychologue humaniste Carl Rogers écrivait :

« Le curieux paradoxe est que lorsque je m’accepte tel que je suis, alors je peux changer. »

Cette idée est contre-intuitive. Beaucoup de personnes pensent devoir se détester suffisamment pour arrêter.

Pourtant, l’expérience clinique montre souvent l’inverse.

Le changement durable apparaît davantage lorsque la personne parvient à regarder sa situation avec lucidité sans se réduire à celle-ci.

Boire n’est pas une identité. C’est un comportement. Et un comportement peut évoluer.

Une autre question que « Comment arrêter ? »

En consultation, une question revient souvent :

« Pourquoi ai-je besoin de boire ? »

Mais une autre mérite parfois d’être explorée :

« Qu’est-ce que l’alcool m’aide à ne pas ressentir ? »

Cette question ouvre souvent un travail plus profond.

Car derrière la consommation se cachent parfois des émotions, des blessures ou des besoins qui demandent à être entendus.

En conclusion

Si vous vous surprenez à penser : « J’ai honte de boire », sachez que vous n’êtes pas seul.

La honte est fréquente dans les addictions.

Mais elle n’est pas un moteur de changement très efficace.

Comprendre ce que l’alcool représente dans votre vie, identifier les difficultés qu’il tente de soulager et retrouver une relation plus apaisée avec vous-même sont souvent des étapes plus utiles que l’autocritique.

Le changement commence parfois par la compréhension.

Références

  • Rogers, C. (1961). Le développement de la personne.
  • Nathanson, D. (1992). Shame and Pride.
  • Ehrenberg, A. (1998). La fatigue d’être soi.
  • Miller, W. R., & Rollnick, S. (2013). L’entretien motivationnel.

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