Chaque année, le mois de septembre semble porter avec lui une étrange promesse.
Reprendre le sport. Changer ses habitudes. Mieux manger. Arrêter de fumer. Quitter une relation qui ne nous convient plus. Commencer une thérapie. Enfin réaliser ce projet repoussé depuis des mois.
Après la parenthèse de l’été, la rentrée nous donne parfois l’impression qu’il est possible de repartir autrement.
Mais pourquoi certaines périodes nous donnent-elles davantage envie de changer ?
Et surtout : pourquoi cette envie disparaît-elle parfois quelques semaines plus tard ?
La rentrée : une frontière psychologique
Nous avons tendance à penser le temps comme une succession continue de journées.
Psychologiquement, ce n’est pourtant pas exactement ainsi que nous le vivons.
Nous découpons notre existence en chapitres :
- une nouvelle année ;
- un anniversaire ;
- un déménagement ;
- une séparation ;
- un nouveau travail ;
- le début des vacances ;
- la rentrée.
Les chercheurs Hengchen Dai, Katherine Milkman et Jason Riis ont étudié ce phénomène sous le nom de « fresh start effect », que l’on pourrait traduire par « effet nouveau départ ».
Certaines dates créent des frontières symboliques entre notre « ancien moi » et celui que nous souhaitons devenir.
Le 3 septembre n’est objectivement pas plus propice au changement que le 17 novembre.
Mais subjectivement, il peut représenter :
« À partir de maintenant, les choses peuvent être différentes. »
Et cette représentation peut suffire à augmenter temporairement notre motivation.
« Cette année, je change »
Il y a quelque chose de profondément identitaire derrière les résolutions de rentrée.
Lorsque nous disons :
« Je vais reprendre le sport », nous ne parlons pas seulement de sport.
Nous pouvons aussi être en train de dire :
« J’aimerais devenir quelqu’un qui prend davantage soin de lui. »
Lorsque nous décidons de réduire notre consommation d’alcool, nous pouvons également nous demander :
« Quelle place est-ce que je souhaite donner à l’alcool dans ma vie désormais ? »
Et lorsque nous envisageons une psychothérapie : « Est-ce que je veux continuer à fonctionner de cette manière ? »
Le changement ne concerne donc pas seulement nos comportements.
Il touche aussi à notre identité.
Pourquoi les bonnes résolutions disparaissent-elles ?
Le problème est que la motivation du « nouveau départ » est souvent temporaire.
Parce qu’une intention n’est pas encore un changement.
Nous pouvons parfaitement savoir ce que nous voulons arrêter sans savoir ce que nous voulons construire à la place.
C’est particulièrement visible dans les addictions.
Arrêter l’alcool, le cannabis, les jeux, certaines relations ou certains comportements peut sembler être l’objectif.
Mais une question apparaît rapidement :
« Qu’est-ce que je fais de la place laissée par ce que j’arrête ? »
Car nos habitudes ne sont pas toujours absurdes.
Même lorsqu’elles nous font souffrir, elles ont souvent une fonction.
Elles peuvent nous aider à nous détendre, nous distraire, nous rassurer, nous sentir appartenir à un groupe, éviter certaines émotions ou simplement rendre certaines journées plus supportables.
Changer implique alors davantage que supprimer un comportement.
Il faut comprendre ce qu’il faisait pour nous.
On ne change pas uniquement parce qu’on le veut
Albert Bandura a montré avec ses travaux sur le sentiment d’efficacité personnelle que notre comportement dépend notamment de la conviction que nous avons de pouvoir agir efficacement.
Autrement dit, vouloir changer ne suffit pas.
Encore faut-il commencer à se percevoir comme quelqu’un capable de changer.
Cette confiance se construit rarement à travers de grandes déclarations :
« À partir de septembre, je change complètement de vie. »
Elle se construit davantage à travers de petites expériences de maîtrise :
« J’avais prévu de ne pas boire ce soir et j’y suis parvenu. »
« J’ai réussi à dire non. »
« J’ai pris ce rendez-vous que je repoussais depuis trois mois. »
« J’ai traversé cette émotion sans utiliser mon comportement habituel pour l’éviter. »
Chaque expérience devient alors une preuve nouvelle :
je peux agir autrement.
Changer sans devenir quelqu’un d’autre
Il existe pourtant un piège dans cette recherche permanente de renouveau.
Celui de considérer notre « moi actuel » comme quelque chose dont il faudrait se débarrasser.
« À la rentrée, je serai plus discipliné. »
« Je serai plus mince. »
« Je serai moins anxieux. »
« Je serai enfin quelqu’un de bien. »
Le changement devient alors une forme de rejet de soi.
Or, Carl Rogers proposait une idée presque paradoxale : l’acceptation de soi constitue justement l’une des conditions permettant le changement.
Changer ne signifie pas nécessairement devenir quelqu’un d’autre.
Cela peut signifier devenir plus libre dans la manière d’être soi-même.
Peut-être que la bonne question n’est pas : « Qu’est-ce que je veux changer ? »
À chaque rentrée, nous dressons facilement la liste de ce que nous ne voulons plus.
Parfois, il s’agit de moins : boire ; procrastiner ; comparer ; avoir peur.
Mais une autre question mérite peut-être davantage notre attention :
« Vers quoi ai-je envie d’aller ? »
C’est notamment l’une des idées centrales des thérapies d’acceptation et d’engagement (ACT) : une existence ne se construit pas uniquement autour de la réduction des symptômes, mais autour de valeurs qui donnent une direction à nos comportements.
La rentrée peut alors devenir autre chose qu’une liste de bonnes résolutions.
Elle peut devenir l’occasion de s’interroger :
Qu’est-ce qui compte réellement pour moi aujourd’hui ?
Dois je continuer à porter ceci de mon histoire ?
Qu’est-ce que je ne souhaite plus reproduire ?
Quelle personne ai-je envie d’être dans mes relations, mon travail et mes choix ?
Et si septembre n’était pas un nouveau départ ?
Peut-être n’avons-nous pas besoin de repartir de zéro.
Notre histoire ne disparaît pas parce que les vacances se terminent.
Nos fragilités non plus.
Mais chaque période de transition peut nous permettre de regarder notre trajectoire avec un peu plus de distance.
La rentrée peut ainsi constituer un repère.
Non pas : « À partir de maintenant, je deviens quelqu’un d’autre. »
Mais : « À partir de maintenant, qu’est-ce que je choisis de poursuivre, de transformer ou de laisser derrière moi ? »
Le changement ne consiste peut-être pas à effacer la personne que nous étions.
Il consiste parfois à décider plus consciemment de la personne que nous souhaitons continuer à devenir.
Références
- Bandura, A. (1997). Self-Efficacy: The Exercise of Control. W. H. Freeman.
- Dai, H., Milkman, K. L., & Riis, J. (2014). The Fresh Start Effect: Temporal Landmarks Motivate Aspirational Behavior. Management Science, 60(10), 2563–2582.
- Hayes, S. C., Strosahl, K. D., & Wilson, K. G. (2012). Acceptance and Commitment Therapy: The Process and Practice of Mindful Change. Guilford Press.
- Rogers, C. R. (1961). On Becoming a Person. Houghton Mifflin.