Addiction & IA : peut-on devenir dépendant de ChatGPT et des IA ?

« Je demande son avis à ChatGPT avant de prendre une décision. »
« Je lui parle quand je me sens seul. »
« J’ai besoin de vérifier avec l’IA avant d’envoyer un message. »
« Je préfère parfois parler avec elle plutôt qu’avec mes proches. »

L’intelligence artificielle est progressivement entrée dans notre quotidien. Nous l’utilisons pour travailler, apprendre, écrire, chercher une information, mais également pour parler de nos relations, de nos émotions ou de décisions très personnelles.

Une question commence alors à apparaître en consultation comme dans la littérature scientifique :

Peut-on devenir addict à l’intelligence artificielle ?

La réponse demande davantage de nuances qu’un simple oui ou non.

Peut-on réellement parler d’« addiction à l’IA » ?

À l’heure actuelle, l’« addiction à l’intelligence artificielle » n’est pas reconnue comme un diagnostic clinique spécifique.

La littérature scientifique récente préfère souvent parler d’usage problématique de l’IA, de dépendance émotionnelle, de surutilisation ou encore de surdépendance cognitive.

Une revue scientifique publiée en 2026 distingue ainsi trois phénomènes qui peuvent se chevaucher :

1. L’usage compulsif : difficulté à contrôler l’utilisation malgré certaines conséquences négatives.

2. La dépendance psychologique ou émotionnelle : l’IA devient une source privilégiée de réassurance, de soutien ou de compagnie.

3. La surdépendance cognitive : certaines fonctions comme réfléchir, décider, écrire, résoudre un problème, sont progressivement déléguées à l’outil. Frontiers

Cette distinction est fondamentale.

Car utiliser ChatGPT plusieurs heures par jour dans un cadre professionnel ne signifie pas nécessairement être dépendant.

Inversement, une utilisation relativement courte peut devenir problématique si la personne ne parvient progressivement plus à prendre certaines décisions sans consulter l’IA.

En addictologie, la fréquence d’un comportement ne suffit pas à définir son caractère problématique. Sa fonction et ses conséquences comptent tout autant.

Pourquoi Chatgpt ou une IA conversationnelle peut-elle devenir si attractive ?

ChatGPT et les autres IA conversationnelles possèdent une caractéristique particulière.

Elles ne ressemblent pas complètement aux technologies qui les ont précédées.

Google fournit des résultats. Un réseau social fournit des contenus et des interactions. Une IA conversationnelle, elle, répond.

Elle adapte son discours, se souvient parfois du contexte, reformule nos préoccupations et peut donner l’impression d’avoir compris précisément ce que nous voulions exprimer.

L’interaction peut alors prendre une dimension affective.

Pour autant, il est important de conserver une distinction : une IA simule les caractéristiques d’un échange humain, mais n’éprouve pas la relation qu’elle donne l’impression d’entretenir.

C’est justement cette ambiguïté qui rend le phénomène psychologiquement intéressant.

« Avec ChatGPT, je ne me sens jamais jugé »

Imaginons un cas fictif.

Le cas de Léa

Léa a 29 ans.

Elle commence à utiliser une IA conversationnelle pour son travail. Progressivement, elle commence également à lui poser des questions concernant sa vie personnelle.

Après une dispute avec son partenaire : « Est-ce que tu trouves sa réaction normale ? »

Avant d’envoyer un message : « Est-ce que tu peux vérifier que je ne vais pas paraître ridicule ? »

Lorsqu’elle doute d’une décision : « À ma place, qu’est-ce que tu ferais ? »

L’utilisation lui apporte immédiatement quelque chose.

De la réassurance.

L’IA est disponible immédiatement, ne semble jamais agacée et ne lui renvoie pas directement la complexité du regard d’un autre être humain.

Peu à peu, Léa remarque pourtant quelque chose : prendre une décision seule devient plus inconfortable qu’avant.

Quand l’IA devient une stratégie de régulation émotionnelle

Le problème n’est peut-être pas que Léa aime parler avec une intelligence artificielle.

La question clinique devient : Que lui apporte cet échange ?

Dans son cas : Doute → consultation de l’IA → réponse → soulagement.

Puis un nouveau doute apparaît.

Elle consulte de nouveau.

Le mécanisme ressemble à celui que l’on rencontre dans certaines conduites de réassurance.

À court terme, demander confirmation diminue l’anxiété.

Mais si cette stratégie devient systématique, la personne dispose de moins en moins d’occasions d’expérimenter :

« J’ai pris ma propre décision et j’ai été capable d’en assumer l’incertitude. »

L’outil qui aidait initialement à réfléchir peut alors progressivement devenir nécessaire pour se rassurer.

Dépendance émotionnelle à l’IA : que sait-on réellement ?

Les premières données sont intéressantes, mais elles doivent être interprétées avec prudence.

Une collaboration entre le MIT Media Lab et OpenAI a notamment étudié les dimensions affectives de l’utilisation de ChatGPT. Une expérimentation contrôlée menée pendant quatre semaines auprès de 981 participants a étudié la solitude, les interactions sociales humaines, la dépendance émotionnelle et l’usage problématique.

Les participants qui utilisaient volontairement davantage le chatbot présentaient globalement des résultats psychosociaux moins favorables, notamment davantage de dépendance émotionnelle et d’usage problématique. Mais cela ne permet pas de conclure simplement que « ChatGPT rend dépendant » : les caractéristiques individuelles et les modalités d’utilisation jouent un rôle important. OpenAI

D’autres travaux associent l’usage problématique des chatbots génératifs à des facteurs comme la solitude, l’anxiété sociale, la peur du jugement ou certains besoins relationnels insatisfaits. Taylor & Francis Online

La revue de 2026 retrouve notamment des associations avec la solitude, l’attachement anxieux, l’anthropomorphisme et la perception de l’IA comme chaleureuse, fiable et constamment disponible. PubMed

Il faut toutefois éviter une erreur : association ne signifie pas causalité.

Une personne isolée peut davantage se tourner vers l’IA ; l’utilisation intensive peut éventuellement contribuer à certaines difficultés ; et ces deux phénomènes peuvent également se renforcer mutuellement.

La recherche doit encore déterminer précisément ces trajectoires.

Le problème n’est peut-être pas le temps passé

C’est probablement le point clinique le plus important.

Imaginons deux personnes utilisant ChatGPT deux heures quotidiennement.

La première l’utilise pour programmer, traduire et synthétiser des documents. Elle ferme l’application et poursuit sa journée.

La seconde l’utilise pour déterminer :

  • comment répondre à son partenaire ;
  • si ses émotions sont légitimes ;
  • si elle doit quitter son travail ;
  • ce qu’elle doit penser d’un conflit ;
  • si elle a raison ou tort ;
  • comment interpréter ce que les autres lui disent.

La durée est identique.

La fonction psychologique ne l’est absolument pas.

C’est pourquoi je préfère poser la question de l’autonomie.

À quel moment l’utilisation de l’IA devient-elle problématique ?

Plusieurs signes peuvent inviter à s’interroger :

  • difficulté à prendre une décision sans consulter l’IA ;
  • besoin fréquent de réassurance auprès du chatbot ;
  • sentiment de manque ou d’inconfort lorsqu’il est inaccessible ;
  • augmentation progressive du temps consacré aux conversations ;
  • préférence systématique pour l’IA plutôt que pour certaines interactions humaines ;
  • utilisation pour éviter l’ennui, la solitude, l’anxiété ou le jugement ;
  • diminution de la confiance dans son propre raisonnement ;
  • conséquences sur le sommeil, le travail, les études ou les relations ;
  • impression que l’IA est devenue indispensable au fonctionnement quotidien.

Aucun de ces éléments pris isolément ne suffit à diagnostiquer une addiction.

Ils permettent plutôt d’interroger la place que l’outil a progressivement prise dans la vie de la personne.

Un exercice : sept jours pour observer sa relation à l’IA

Plutôt que de supprimer immédiatement l’outil, il peut être intéressant d’observer son utilisation.

Pendant une semaine, avant chaque conversation personnelle avec une IA, notez :

1. Qu’est-ce qui vient de se passer ?

2. Qu’est-ce que je ressens ?

3. Qu’est-ce que j’attends de l’IA ?
Une information ? Une décision ? Une validation ? Du réconfort ? Une présence ?

4. Est-ce que j’aurais pu demander cela à quelqu’un d’autre ?

5. Qu’aurais-je fait si l’IA n’avait pas été disponible ?

Une dernière question peut être particulièrement révélatrice :

Si je n’utilisais aucune IA pendant sept jours, qu’est-ce qui me manquerait réellement ?

L’information ?

L’efficacité ?

La réassurance ?

La disponibilité ?

Le sentiment d’être écouté ?

La réponse permet souvent de déplacer la réflexion de l’outil vers le besoin auquel il répond.

Faut-il arrêter d’utiliser ChatGPT ?

Pas nécessairement.

Une approche uniquement centrée sur l’interdiction manquerait probablement une partie du problème.

L’intelligence artificielle peut être un outil extrêmement utile.

La question devient plutôt :

Est-ce que l’IA augmente mes capacités ou commence-t-elle à les remplacer ?

On peut utiliser une IA pour ouvrir une réflexion sans lui déléguer la conclusion.

Lui demander :

« Quelles dimensions devrais-je prendre en compte pour prendre cette décision ? »

est différent de :

« Dis-moi ce que je dois faire. »

De même, utiliser une IA pour préparer une conversation difficile n’est pas équivalent à éviter systématiquement cette conversation.

L’enjeu peut être de conserver une forme de friction cognitive : réfléchir avant de demander, produire une première réponse soi-même, contredire l’IA, vérifier certaines informations et conserver la décision finale.

L’IA peut-elle remplacer un psychologue ?

Une IA peut aider à mettre des mots sur une expérience, fournir des informations ou proposer des pistes de réflexion.

Elle ne constitue cependant pas l’équivalent d’une psychothérapie.

La rencontre thérapeutique implique notamment une relation humaine réelle, un cadre professionnel, une responsabilité clinique et la possibilité d’être confronté à un autre qui ne fonctionne pas uniquement comme un système conversationnel disponible à la demande.

Et cette différence peut justement avoir une fonction thérapeutique.

Les relations humaines comportent de l’attente, du désaccord, de l’incertitude et parfois de la frustration.

Apprendre à les traverser fait aussi partie de notre fonctionnement psychologique.

Peut-être que la vraie question n’est pas « Suis-je addict à l’IA ? »

La recherche actuelle ne permet pas encore de tracer une frontière clinique simple entre utilisation intensive, dépendance cognitive, attachement émotionnel et véritable comportement addictif. Les instruments de mesure eux-mêmes restent hétérogènes et nécessitent encore des validations supplémentaires. PubMed

Une autre question peut donc être plus utile :

« Est-ce que l’IA m’aide à exercer mon autonomie ou est-ce que je commence à lui déléguer ce que je n’ose plus faire seul ? »

Réfléchir.

Décider.

Tolérer le doute.

Se confronter au désaccord.

Chercher du soutien auprès d’un autre.

Faire confiance à son propre jugement.

L’objectif n’est probablement pas de vivre sans intelligence artificielle.

Il est de pouvoir continuer à l’utiliser sans perdre progressivement la liberté de ne pas l’utiliser.

Références scientifiques

  • Dagnino, F. M., Fante, C., Guerrieri, V., & Passarelli, M. (2026). Addicted, attached, or just delegating? A scoping review on “problematic artificial intelligence use”. Frontiers in Psychology. PubMed
  • Fang, C. M., et al. (2025). How AI and Human Behaviors Shape Psychosocial Effects of Extended Chatbot Use: A Longitudinal Controlled Study. MIT Media Lab / OpenAI. MIT Media Lab
  • OpenAI & MIT Media Lab (2025). Early methods for studying affective use and emotional well-being on ChatGPT. OpenAI
  • Problematic ChatGPT use: Manifestations, etiologies, and evaluation (2026). Revue consacrée aux manifestations, facteurs associés et outils d’évaluation de l’usage problématique de ChatGPT.